Le massage bien-être en France n’est pas né avec les spas, les plateformes de réservation ou les réseaux sociaux. Son histoireLe massage est une expérience corporelle – une évidence qui mérite d’être rappelée en introduction. Il est question de toucher le corps, la peau ; de percevoir de la chaleur, des pressions, des glissements, des rythmes, des textures ; d’écouter une respiration, parfois de la musique ; de sentir une odeur, le poids d’un drap, la température de la pièce. A mesure du massage, le corps est amené à se détendre, soupirer, s’abandonner, et peut même éprouver du plaisir à être touché !
Et c’est précisément là que les mots commencent à se mélanger, que la confusion survient :
- parce que le massage est sensoriel, certains le qualifient de sensuel,
- parce qu’il est sensuel, il serait alors nécessairement sexuel,
- parce qu’il implique une proximité corporelle inhabituelle, son intimité devrait être suspecte.
Mais tous ces mots ne sont pas synonymes et il est plus qu’essentiel de les distinguer pour mieux comprendre ce qui se passe au cours d’une séance de massage professionnel.
Notre corps perçoit
La sensorialité relève du domaine de la perception. Elle désigne notre capacité à recevoir et intégrer les informations qui nous parviennent par nos sens et notre corps. Au cours d’un massage, on pourrait lister : contact, pression, température, mouvement, position, sons, odeurs, respiration… Le massage est donc, par nature, profondément sensoriel.
Sous les mains de la personne qui masse, la peau reçoit une multitude d’informations qui va bien au-delà des seuls mouvements réalisés par les mains. La personne massée vit une rencontre avec elle-même : son souffle, le poids de son corps sur la table, la conscience de ses ressentis, de ses contours corporels, de la chaleur qui se diffuse… et parfois cette mise en mots en fin de séance, si simple en apparence : « Je sens à nouveau tout mon corps. »
La sensorialité ne suppose ni séduction, ni érotisme, ni sexualité. Elle prend appui en séance sur ce corps qui ressent (ou pas dans le cadre de certains accompagnements).
Faut-il craindre la sensualité ?
C’est probablement le mot le plus délicat car, dans le langage courant, souvent réducteur et caricatural, « sensuel » est devenu presque synonyme « d’érotique ».
Pourtant, la sensualité se définit par « le plaisir éprouvé par les sens ». La chaleur du soleil sur la peau peut être sensuelle. La texture d’un tissu, une odeur, un bain chaud, un repas, une musique peuvent l’être également. Alors oui : un massage peut être enveloppant, délicieux, réconfortant et, du fait même des manœuvres de glisse, il peut être à l’origine de ressentis qualifiés de « sensuels » au sens propre du terme. Pourquoi faudrait-il le nier ?
À devoir absolument démontrer — à juste titre — que le massage de bien-être professionnel n’a rien de sexuel, devons-nous pour autant avoir peur de tout ce qui relève du plaisir, du sensible, de la douceur ou de l’abandon ? Faut-il accepter ce diktat selon lequel, pour être professionnel, notre toucher n’aurait d’autre choix que de devenir neutre ?
Rappelons qu’il est parfaitement légitime d’apprécier de sentir une main glisser lentement dans son dos sans désirer pour autant sexuellement la personne qui nous touche, sans être dans une relation de séduction et sans que cette sensation agréable appelle quoi que ce soit d’autre. Assumer la sensualité du massage ne revient pas à le sexualiser ! C’est, au contraire, rendre au corps le droit à toute cette palette de sensations que notre culture réduit, limite à la sexualité.
L’intime n’est pas le sexuel
C’est une autre confusion essentielle : il est heureusement possible d’avoir une conversation extrêmement intime sans qu’elle ne soit sexuelle. Confier une peur, partager un deuil, assumer une part de vulnérabilité, pleurer ou parler de ce qui nous touche profondément relève de l’intime de la relation. Rien de tout cela n’est sexuel, alors, pourquoi en serait-il autrement avec le toucher ?
Recevoir un massage est une expérience intime : confier son corps, éventuellement en partie dénudé, à quelqu’un, accepter d’être touché, regardé, fermer les yeux, relâcher la vigilance, se laisser surprendre parfois par une émotion. L’intimité parle de ce que nous autorisons de nous-mêmes à être approché, montré, confié ou partagé. Cette intimité n’a pas à être niée dans l’exercice de nos métiers.
Mais il serait incomplet de ne regarder cette intimité que du côté de la personne massée car celui ou celle qui masse est également engagé.e corporellement dans la rencontre. Nous travaillons avec nos mains mais aussi avec notre corps, notre regard, notre voix, notre souffle, nos déplacements, notre attention. Notre corps est notre outil de travail… mais il ne cesse pas pour autant d’être notre corps. Le cadre professionnel doit donc préserver l’intimité de la personne massée, mais également l’intégrité de la personne qui masse.
La sexualité appartient à un autre registre, celui du désir sexuel, de l’érotisation et du plaisir charnel. Et, si ces différentes sphères peuvent se rencontrer dans certaines relations humaines, elles ne se confondent pas dans la relation professionnelle.
Si masser peut nécessiter une proximité physique, celle-ci coexiste avec une posture professionnelle extrêmement claire. C’est là un des paradoxes apparents de nos métiers : nous pouvons être physiquement très proches tout en maintenant une « juste distance ». Elle repose sur le positionnement, l’intention, la clarté des rôles, le respect des limites et la capacité de chacun à rester à sa place dans la relation. Et cette responsabilité n’incombe pas seulement au professionnel.
On parle beaucoup — et à raison — du consentement de la personne massée : consentement à être touché.e, à ce que certaines zones soient massées, à la manière dont elles le sont, possibilité de demander à tout moment une adaptation ou l’arrêt du massage.
Mais le consentement existe aussi du côté de la personne qui masse. Lorsque je reçois quelqu’un en séance, je consens à entrer dans une relation professionnelle de toucher, définie par un cadre précis. Je ne consens pas, du seul fait que mon métier implique de toucher un corps parfois dénudé, à recevoir des propos sexuels, des sous-entendus, des regards insistants, des gestes déplacés ou des demandes qui sortent du cadre de ma pratique.
Cela peut sembler évident écrit ainsi mais, dans la réalité quotidienne de nos métiers, ça ne l’est malheureusement pas toujours. Nombre de praticien·nes rencontrent ces questions apparemment anodines qui ne le sont pas vraiment, ces plaisanteries qui testent la limite, ces demandes formulées à demi-mot, ces regards, ces attitudes.
Il n’est en ce cas même pas nécessaire d’être physiquement touché·e pour se sentir envahi·e, pour identifier ce « quelque chose » qui vient de changer dans la relation et fait que nous ne sommes plus tout à fait considéré·es comme des professionnel·les du massage. Ces situations peuvent générer du malaise, de la colère, de la peur parfois, mais aussi une forme d’usure professionnelle lorsqu’elles se répètent. Il est essentiel de clarifier ici ce sujet : le corps du praticien n’est pas disponible parce que son métier consiste à rendre son toucher disponible.
La notion de présence est alors essentielle. Être présent dans le toucher, ce n’est pas simplement poser ses mains sur un corps. C’est être disponible à ce qui se passe sans chercher à s’en emparer, sentir sans interpréter, accueillir, accompagner sans diriger, être attentif sans devenir intrusif. La présence crée cette forme de proximité si particulière qui exprime : « je suis pleinement là avec vous, mais ce que vous éprouvez vous appartient ».
La personne massée peut ressentir du bien-être, du plaisir, une émotion, une sensation particulièrement intense. Elle peut être profondément touchée par ce qu’elle vit. Mais ce qu’elle ressent ne devient pas pour autant quelque chose qui serait adressé à la personne qui masse.
Et la réciproque est importante car la présence ne signifie pas tout accueillir, être disponible ne signifie pas être disponible à tout, accueillir la personne ne signifie pas accepter tous ses comportements, être dans le non-jugement ne signifie pas renoncer à poser une limite.
La qualité de présence professionnelle suppose aussi cette capacité à sentir ce qui se passe pour soi, à reconnaître un inconfort et, lorsque cela devient nécessaire, à le nommer, à rappeler le cadre ou à interrompre si besoin la séance.
Quand le corps réagit
Il reste un sujet encore difficilement abordé par les professionnel·les du massage alors même que nous pouvons y être confrontés en séance: les réactions physiologiques du corps détendu.
Le relâchement modifie la respiration, le tonus musculaire, l’activité du système nerveux autonome et la circulation sanguine. Le corps peut produire des réactions qui ne relèvent pas d’une décision consciente : soupirs, bâillements, gargouillis digestifs, frissons, contractions, larmes… et parfois, une érection.
J’aborde ici, comme je le fais en formation, un sujet souvent tabou mais fondamental : une érection survenant pendant un massage ne suffit pas à démontrer une intention sexuelle. Le corps peut réagir indépendamment d’une volonté consciente et une réaction physiologique ne constitue ni une demande, ni un consentement, ni nécessairement un comportement sexualisé. Le professionnel n’a donc pas à humilier, plaisanter, commenter ou attribuer automatiquement une intention à la personne. Il doit en revanche rester attentif à l’ensemble de ce qui se passe dans le corps, dans le comportement et surtout dans la relation.
Dans la pratique, ce que nous appelons une « bandaison de détente » peut apparaître puis disparaître au cours de la séance, sans s’accompagner d’aucun autre comportement sexualisé. Ce type d’observation doit toutefois rester ce qu’il est : un élément parmi d’autres du contexte et non une preuve permettant de déduire l’intention de la personne de sexualiser activement la séance.
Des paroles explicites, des gestes intentionnels, des demandes sexuelles, des attitudes visant manifestement à érotiser l’interaction ou le non-respect des limites posées changent la nature de la situation.
Ici, le ressenti est fondamental : nous avons tellement appris à accueillir, à ne pas juger, à rassurer, à rester professionnels que nous pouvons être tentés de minimiser notre propre malaise. Or le professionnalisme n’impose jamais de subir !
Face à une situation qui sort du cadre, rappeler clairement la limite, modifier le déroulement de la séance ou y mettre fin ne constitue pas un échec de la relation, cela fait précisément partie de la responsabilité professionnelle.
Le repère ne devrait donc pas être : « le corps a-t-il réagi ? » mais : « le cadre de la séance est-il toujours respecté ? », « Est-ce que je me sens encore respecté·e et en sécurité dans ma pratique ? ».
Le cadre professionnel protège les deux personnes. Il n’est pas destiné à rendre le massage froid, mécanique ou désincarné et il n’appauvrit en aucun cas le toucher. Un cadre clairement posé garantit :
- des rôles définis de part et d’autre,
- un consentement qui concerne les deux personnes engagées dans la relation,
- la possibilité de réévaluer ce consentement en cours de séance,
- des limites non négociables — le sexuel n’appartient pas à la prestation,
- une intimité préservée à chaque instant,
- le respect de la personne massée comme de la personne qui masse.
Il faut peut-être rappeler ici que, dans une relation professionnelle de massage, les rôles ne sont pas symétriques : c’est au praticien qu’incombe la responsabilité de construire et de tenir son cadre professionnel. Pour autant, respecter ce cadre est l’affaire des deux personnes.
Le cadre ne protège donc pas seulement des débordements. C’est lui qui permet à la personne massée de s’autoriser à ressentir en toute confiance, lui qui rend possible l’abandon sans confusion, lui aussi qui permet au praticien de travailler avec toute sa présence, sa sensibilité et sa qualité de toucher sans avoir à se protéger en permanence d’une possible sexualisation de la relation.
Désexualiser le massage ne devrait donc jamais signifier le désensualiser. Le massage nous offre justement cette expérience devenue peut-être assez rare : une rencontre non sexuelle dans laquelle un corps peut être proche d’un autre corps, se laisser toucher, éprouver du plaisir et vivre une forme d’intimité profonde.
Il s’agit simplement de remettre chaque dimension à sa juste place :
- la sensorialité comme capacité à percevoir et ressentir,
- la sensualité liée aux plaisirs sensoriels — et non, ce n’est pas un gros mot honteux !
- l’intimité pour ce que nous acceptons de dévoiler, de confier ou de partager,
- la sexualité qui engage le désir sexuel et l’érotisation.
Ces dimensions peuvent bien sûr se côtoyer dans d’autres contextes — notamment dans l’intimité d’un couple — mais elles ne sont pas interchangeables.
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En conclusion :
Dans le cadre professionnel du massage bien-être, sensorialité, sensualité et intimité ont toute leur place. La sexualisation de la relation, elle, n’en a aucune — et, cette distinction vaut pour les deux personnes présentes dans la pièce. La personne massée doit pouvoir confier son corps sans craindre qu’il soit sexualisé par le professionnel. La personne qui masse doit pouvoir engager son corps et son toucher professionnels sans être sexualisée à son tour.
C’est précisément parce que cette frontière est claire que l’intimité, la proximité, la sensorialité, la sensualité peuvent co-exister en massage sans la moindre contradiction, dans l’exercice d’un toucher assumé et pleinement professionnel.
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« Le Toucher, le sens essentiel de ma vie »
— Juliette Grollimund Depoorter —
