Certaines évidences méritent parfois d’être réaffirmées, et la place fondamentale du toucher en fait partie. Premier sens à se développer in utero, il est aussi le seul sens véritablement mature à la naissance : avant même de voir, de comprendre ou de parler, nous touchons et sommes touchés.
C’est par la peau que s’inscrit notre première expérience du monde, mais aussi de la relation. Et pourtant, paradoxe de notre société, nous apprenons tout : à lire, écrire, compter, parler, produire, cuisiner, jardiner… mais nous n’apprenons pas à toucher… alors que c’est si essentiel.
Un sens si vital que son absence laisse des traces

Les recherches menées notamment par Tiffany Field ont largement documenté les effets de la privation de toucher chez les nourrissons. Ses observations sont sans appel :
- retards de croissance
- troubles du sommeil
- vulnérabilité immunitaire
- difficultés relationnelles et émotionnelles.
À l’inverse, ses travaux montrent que des stimulations tactiles adaptées ont permis :
- une prise de poids plus rapide chez les prématurés
- une diminution du stress (baisse du cortisol)
- une sortie d’hospitalisation avancée d’environ 6 jours.
Le toucher n’est donc pas un “plus”. Il est « une condition du développement humain » (Field, 2010).
Le toucher : un langage à part entière dans le soin

Dans la relation de soin, le toucher n’est jamais neutre. Il est un langage, avec sa grammaire, son intention, sa qualité de présence. Toucher, ce n’est jamais seulement poser une main, c’est entrer en relation.
Créer un espace de confiance
Le patient, souvent en position de vulnérabilité, confie son corps. Le premier contact est déterminant : il peut rassurer… ou mettre en vigilance, tendre, ou pire – fermer. Un toucher ajusté est un préalable fondamental à toute intervention de soin, il permet de :
- sécuriser
- contenir
- apaiser.
Agir sur la douleur : des effets mesurables
Le toucher active aussi des mécanismes physiologiques aujourd’hui bien documentés :
- diminution du cortisol
- augmentation de la sérotonine (+28 %) et de la dopamine (+31 %) (Field et al., 2005)
- libération d’endorphines.
Certaines études montrent une diminution significative de la douleur, pouvant atteindre 2 points sur une échelle de 0 à 10 dans certains contextes cliniques (Massage et brûlures – Miri et al., 2023).
Les travaux relayés par Soiliance soulignent également que, même lorsque les échelles de douleur ne varient pas significativement, le toucher améliore :
- le bien-être
- la détente
- la qualité relationnelle du soin.
Retrouver son corps : un enjeu majeur de reconstruction
Le toucher agit en profondeur sur le schéma corporel et l’image de soi.
Après une grossesse, un accident, une maladie, une perte/prise de poids ou simplement dans le cadre du vieillissement, le corps peut devenir :
- douloureux
- étranger
- insensible.
Le massage participe à un processus essentiel : se sentir à nouveau vivant « dans » son corps, avoir le ressenti de « l’habiter » pleinement. Dans les parcours de reconstruction — qu’ils soient physiques ou liés à la maladie — le toucher devient un soutien discret mais fondamental. Il permet alors de :
- réactiver les perceptions
- redonner des repères
- restaurer une continuité corporelle.
Comme l’évoque Clyde Ford dans Les Cicatrices émotionnelles, le corps garde la mémoire des blessures, et le toucher contribue intensément au chemin de réparation. Dans cet autre article, je vous partage d’ailleurs combien les massages ont été un allié essentiel de ma reconstruction suite à mon accident grave sur la voie publique, puis mon cancer.
Le toucher dans la santé mentale : revenir à soi

Dans les troubles psychiques, la rupture avec le corps est fréquente. Dépression, burn-out, anorexie, addictions… le corps est souvent mis à distance. Le toucher permet de :
- ralentir
- ressentir
- réinvestir son intériorité.
Des études montrent une diminution de l’anxiété et du stress, ainsi qu’une amélioration de l’humeur dans les approches incluant le massage. Dans les parcours traumatiques, le toucher — lorsqu’il est sécurisé — participe à restaurer :
- les limites corporelles
- le sentiment de sécurité
- la relation à soi.
Se former au toucher : une valeur ajoutée pour les soignants
Si le toucher est omniprésent dans le soin, il est pourtant trop rarement enseigné en tant que compétence à part entière. Or, tous les gestes de soin, invasifs ou non, douloureux parfois, de toilette, de lever, de coucher… sont des gestes de toucher.

Transformer les gestes du quotidien en gestes de soin
Former au toucher, ce n’est pas ajouter une technique, c’est transformer la manière de faire ce qui est déjà fait. Ce changement de regard est fondamental : le soin ne passe plus uniquement par l’acte, mais par la qualité du geste. Et non seulement cela ne prend pas plus de temps, mais parfois, cela en demande moins ! Le geste crée de la confiance, de la relation, le patient habituellement en rétraction, en opposition se laisse mieux faire, toute la relation soignant/patient s’en trouve enrichie et simplifiée.
A titre d’exemple, on peut ainsi faire évoluer :
- La toilette devient un moment de relation, et non un acte technique indispensable qui « fait mal » parfois
- Le lever et le coucher deviennent des temps d’accompagnement corporel sécurisant, de complicité, contribuent à apaiser les terreurs nocturnes, facilitent les mises en route matinales
- Les mobilisations, réinstallations confortables du corps au lit deviennent des invitations au mouvement
- Les gestes invasifs (pansements, injections, soins douloureux) peuvent être préparés et accompagnés par un toucher contenant réduisant l’anticipation de la douleur
- Les troubles fonctionnels, comme la constipation, peuvent être soulagés par des techniques simples de massage abdominal, non invasives et respectueuses.
Une compétence relationnelle et sensorielle
Les travaux de Soiliance montrent que l’efficacité du toucher dépend fortement de la qualité de l’intervenant , et non uniquement de la technique. On ne touche pas seulement avec les mains. On touche avec son état intérieur.
Former les soignants au toucher, c’est leur permettre de développer :
- leur qualité de présence
- une écoute corporelle différente de leurs patients
- une capacité à ajuster leur geste en permanence
- une conscience plus fine des impacts de leur toucher.
Humaniser le soin
Dans un contexte hospitalier marqué par la technicité, la rapidité et parfois la perte de sens, le toucher relationnel devient un outil de régulation mutuelle, il permet ainsi de :
- redonner du sens aux gestes
- améliorer la relation soignant-soigné
- affiner la conscience du geste et la posture du soignant (moindre fatigue, baisse des TMS)
- diminuer le stress des patients… mais aussi celui des soignants eux-mêmes.
Une compétence accessible et immédiatement transférable
L’un des enjeux majeurs de la formation au toucher au cœur du soin est sa « transposabilité » immédiate. Les soignants n’ont pas besoin de temps supplémentaire, ils peuvent mettre en pratique les acquis dès le lendemain de la formation. Des méthodes sont transmises mais également la façon de porter un autre regard sur ce qu’ils font déjà au quotidien. C’est aussi ce que permet une approche comme le Toucher-Présence® :
- être pleinement là.
- affiner le geste
- ralentir… pour gagner du temps autrement
- ajuster
Un projet de société ?
Pourquoi réserver cette compétence aux seuls soignants ? Le toucher est un fondement de la relation humaine. Il pourrait… devrait être transmis à tous et dès le plus jeune âge. Nous avons tous à gagner à éduquer nos mains, à nourrir notre toucher, à alphabétiser nos gestes. Il n’y a pas de meilleure prévention des violences qu’apprendre ce qu’est un toucher bienveillant, l’identifier, le ressentir, le pratiquer… et pouvoir nommer celui qui ne l’est pas. Parents, enfants, couples, adultes, adolescents, amis, en tant qu’humais, nous vivons par le toucher.
Pour le réduire, le contenir aux classiques sphères du médical, du sportif, de l’intime… et/ou sexuel alors qu’enfants, nous expérimentons le rapport au monde par le toucher ? Entre ces espaces, ne manque t’il pas une culture du tactile, du toucher du quotidien ?
Réhabiliter le toucher, c’est essentiel, c’est « simplement » :
- réapprendre à être en relation.
- redonner une place au corps
- restaurer la qualité du lien
Ainsi, former au toucher, c’est transmettre bien plus qu’une technique. C’est transmettre :
- une qualité de présence
- une écoute
- une éthique
- une justesse de l’instant.
Le toucher n’est pas seulement un outil de soin. Il est une manière d’être en lien. Et peut-être, avant tout, une manière de revenir à l’essentiel.
Références
Ford, C. (1999). *Compassionate Touch*
Field, T. (2010). *Touch for socioemotional and physical well-being*.
Field, T. et al. (2005). Cortisol decreases and serotonin/dopamine increase following massage therapy.
Miri, S. et al. (2023). Massage therapy and pain in burn patients.
Soiliance – Études et publications sur le toucher-massage en milieu de soin
Hertenstein, M. (2006). Communication of emotion via touch
Pour en savoir plus
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« Le Toucher, le sens essentiel de ma vie »
— Juliette Grollimund Depoorter —
