Pourquoi je remets aujourd’hui en question mon engagement dans la formation professionnelle certifiée Qualiopi ?
Depuis plus de vingt ans, la formation est mon cœur de métier. Je transmets, j’accompagne à l’apprentissage de l’art du massage — une pédagogie sensible, incarnée, essentiellement humaine. Après plusieurs années de conformité DataDock, la certification Qualiopi est venue structurer davantage le champ de la formation professionnelle. Son objectif affiché : garantir une qualité administrative et encadrer l’accès aux financements publics ou mutualisés. Sur le papier, l’intention était louable. Sur le terrain, après plusieurs années de pratique, une autre réalité s’impose : une course administrative permanente qui prend peu à peu le pas sur l’essence même de notre métier — former, transmettre, accompagner.
Quelques sujets de réflexion en partage :

1. Quand la preuve écrite supplante la relation pédagogique
Même en portage salarial, le temps consacré à prouver comment on forme dépasse souvent celui consacré à transmettre : on archive, on trace, on documente, on justifie… parfois même, on démontre que l’on a bien produit… des preuves !
Alors, Oui, l’exigence de qualité est indispensable. Mais lorsqu’elle se traduit par une telle inflation administrative, elle finit par fragiliser ce qu’elle devrait garantir : la qualité pédagogique.
L’apprentissage ne peut se résumer à des objectifs formalisés. Il s’ancre dans une relation de confiance, une qualité de présence, un climat sécurisant, une reconnaissance mutuelle du cheminement intérieur. Et, c’est là qu’il est difficilement mesurable.
2. Quand l’outil exclut là où la pédagogie inclut
Qualiopi intègre, à juste titre, des critères liés à l’accueil des personnes en situation de handicaps.
Dans mes formations massage, je n’ai pas attendu une norme pour agir en ce sens. J’ai régulièrement accueilli des élèves non voyants et j’ai adapté :
- mes supports,
- mes modalités de transmission,
- le rythme, l’accompagnement individuel et le fonctionnement du groupe.
Dans le respect des procédures Qualiopi, ces adaptations ont été validées par le référent handicap. Mais paradoxe absolu : le logiciel de suivi des process Qualiopi, lui, ne permettait pas à mes élèves non voyants :
- de signer leurs émargements,
- d’accéder aisément aux documents,
- de valider certaines étapes de leur parcours pédagogique sans une aide extérieure.
Autrement dit : la pédagogie humaine était inclusive, mais l’outil administratif ne l’était pas. Un comble d’ironie.
3. Standardiser là où il faudrait individualiser
Qualiopi repose sur des critères, évalue des process à l’aide de grilles, d’indicateurs, de documents toujours plus nombreux.
Depuis vingt ans, je construis toutes mes formations sur-mesure, en fonction des parcours, des projets, des fragilités et des ressources des apprenants. C’est le cœur même de mon identité professionnelle.
Former au toucher est une pédagogie spécifique nécessitant :
- petits groupes,
- accompagnement personnalisé,
- ajustement permanent,
- suivi d’être à être et non de dossier à dossier.
Les exigences Qualiopi me demandent de faire rentrer l’humain dans des cases, là où mon métier consiste précisément à accompagner… tout ce qui peut déborder des cases !
L’adulte formé n’est pas un dossier : c’est une personne entière, avec une histoire, des intentions, des besoins spécifiques et des objectifs qu’on ne peut pas réduire à des indicateurs administratifs.
L’apprentissage du massage n’est pas industrialisable. Une pédagogie du sur-mesure n’est que peu compatible avec la standardisation des contenus. La charge mentale et le temps requis ne sont plus tenables.
4. Une quête permanente de légitimité
Au fil des années, Qualiopi remplit tous mes espaces disponibles : une fatigue, une lassitude s’installent et, inévitablement, la créativité s’étiole.
La recherche de conformité, de reconnaissances par les fédérations et diverses associations professionnelles encadre, borne l’espace de ce que je peux proposer.
L’intelligence pédagogique doit être privilégiée sur la mise en conformité d’un déroulé, d’une grille de suivi, d’un quiz de validation d’acquis. Lorsque la preuve écrite prévaut sur l’expérience pédagogique vécue, que devient la compétence construite au cours de plus de vingt ans d’expérience ?
5. Redonner de la place à l’autonomie plutôt qu’infantiliser
Former des adultes suppose un postulat de départ : la confiance dans leur capacité à s’engager, à faire des choix éclairés, à être acteurs autonomes et responsables de leur parcours.
Si, chaque étape du parcours pédagogique doit être justifiée, mesurée, tracée… quelle place est laissée à la confiance, l’autonomie, la capacité d’un adulte de s’auto-gérer au cours de son apprentissage ?
6. Un système tentaculaire qui dépasse la formation
Ce phénomène de surcharge administrative, je l’observe au quotidien dans mon métier, avec les mêmes effets d’usure, chez :
- les professeurs des écoles,
- les soignants,
- les professionnels de l’accompagnement et du lien.
Partout, moins de temps pour le cœur de métier, plus de temps passé en reporting, protocoles, tableaux, logiciels. Ce qui fait le sens de nos professions : la relation humaine, la présence, l’intelligence du terrain disparaît peu à peu.
En conclusion : revenir à l’essentiel
Je ne rejette ni l’exigence de qualité, ni l’intérêt d’une certification, d’une norme, ni le bien fondé de Qualiopi. Mais je m’interroge sur ce prix que nous payons collectivement en temps, en énergie, et en liberté pédagogique, lorsque la conformité administrative prend le pas sur la transmission vivante.
Je veux rester fidèle à ce que je fais le mieux : accompagner des adultes dans toute leur singularité, vers plus de conscience, de compétences et de justesse de la relation par le toucher. Cette réflexion est le point de départ d’une refonte complète de mon enseignement pour la rentrée scolaire prochaine.
Pour en savoir plus
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« Le Toucher, le sens essentiel de ma vie »
— Juliette Grollimund Depoorter —
